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L’affaire Benalla : l’État, toujours au-dessus des lois

Publié le 18 Août 2018 (Mis à jour le :18-08-2018)


Suite à la manifestation du 1er mai dernier, les images des manifestants saccageant le restaurant d’une grande enseigne capitaliste avaient tourné en boucle sur toutes les chaînes de télévision pendant plusieurs jours, avec, en prime, les condamnations des éditorialistes et politiques de tout poil, le président Macron en tête. Une vidéo montrant des CRS ainsi que des personnes habillées en civil mais équipées de brassard et de casque de police passant à tabac un jeune homme, était alors passée plutôt inaperçue sur la plupart des grandes chaînes. La scène était sûrement un peu trop banale pour provoquer une indignation générale.

Des flics en civil ressemblant fortement à des baqueux violentant sans raison apparente des manifestants, pour le coup, visiblement inoffensifs, on voit ça régulièrement. De son côté, la police des polices, l’IGPN, après avoir vu les vidéos amateurs de « l’interpellation musclée » des deux manifestants par Alexandre Benalla et Vincent Crase, avait alors jugé les « gestes techniques mal maîtrisés » mais n’y avait pas vu « d’usage de la violence illégitime ». Le proche de l’Elysée aurait donc été un vrai flic, son nom serait venu s’ajouter à la longue liste des policiers blanchis dans la réalisation de leurs basses œuvres. On voit bien là l’hypocrisie de la frontière entre violence légitime et illégitime. L’affaire nous rappelle aussi, s’il en était besoin, que le dispositif sécuritaire de vidéo-surveillance n’est toujours qu’un outil au profit des puissants : si les images collectées par la caméra le jour du 1er mai ont ainsi bien servi à poursuivre des manifestants, elles n’ont surement pas aidé à révéler cette affaire.

Il y a maintenant plusieurs jours, une enquête du Monde a révélé que l’un des deux hommes sur la vidéo n’était autre qu’Alexandre Benalla, ancien garde du corps de Macron pendant la campagne, puis adjoint au chef de cabine du désormais président. Celui-ci se prenant visiblement, ce jour de 1er mai pour un apprenti milicien. Car n’en déplaise aux détracteurs systématiques de la presse, au-delà des éditorialistes qui défilent sur les plateaux télé pour déverser leur bouillie libérale sur les plateaux télé, il reste aujourd’hui de nombreux journalistes qui réalisent un travail d’investigation et d’enquête salutaire et indispensable. Après avoir nié être au courant des agissements de Benalla, le gouvernement, par la voix de Collomb a bien été obligé de reconnaître que ce dernier était informé dès le 2 mai des pratiques musclées de Benalla durant la manifestation. Mais le gouvernement qui semble si adepte des procédures de licenciement puisqu’il s’emploie à les faciliter par ses réformes successives du code du travail, a jugé dans un premier temps la bévue bien mineure pour se séparer de l’intéressé. Quinze jours de mise à pied avec maintien de salaire (dont on ne sait visiblement même pas si cette mise a pied a été véritablement effective) suffiront pour ce proche de l’Élysée qui se travesti en policier et tabasse du petit manifestant. Ce n’est que contraint et forcé par le flot de révélations et le scandale qui s’en est suivi que le pouvoir politique en place a entamé une procédure de licenciement à l’encontre du flic improvisé.

Depuis, la confusion est générale. Plus l’on remonte le « fil Benalla », plus les révélations embarrassantes pour le pouvoir tombent : voiture de fonction hors-norme, passe à l’assemblée nationale, nomination arbitraire au rang de lieutenant-colonel, etc. À l’heure où ces lignes sont écrites, une nouvelle vidéo montrant l’intéressé en train d’interpeller des manifestants dans le jardin des plantes fait sauter en éclat la ligne de défense jusque-là déployer par Benalla : la scène place de la Contrescarpe est visiblement loin d’être isolée et il s’agissait bien d’une participation active et régulière du proche de l’Élysée aux actions policières. Pour Macron, ancien candidat qui s’est fait élire à la présidence en prônant la transparence et la méritocratie – pour mieux légitimer sa politique de destruction massive des acquis sociaux et des protections institutionnalisées -, et en convoquant l’image d’un monde politique nouveau venant rompre avec les magouilles historiques des politiques, la mise à jour du pouvoir démesuré dont était visiblement investi cet adjoint au chef de cabinet ainsi que le trouble qui plane encore sur la nature de ses missions, dévoile le cynisme du président jupitérien.

De son côté, l’opposition est passée à l’offensive, voyant, au travers de cette affaire, l’opportunité de porter un coup à celui qui, un an plus tôt, les a tous supplanter à leur propre jeu électoral. Chacun tente depuis de récupérer l’affaire à son compte en cherchant à apparaître comme le fer de lance de la contestation. Mais, ne nous y trompons pas. Si Macron se constitue bien comme un animal politique, dans une certaine mesure, inédit de par la manière dont il se croît investi des pleins pouvoirs et d’une mission sacrée de libéralisation et de casse sociale, il est loin d’être le premier homme politique ou chef d’État à avoir couvert et organiser des pratiques s’embarrassant peu de ses propres règles de droit.

En ce sens, l’affaire Benalla illustre parfaitement la logique propre de l’État qui sécrète des lois pour légitimer et assurer sa domination, mais ne s’embarrasse pas du respect de son propre système législatif quand il s’agit de défendre ses intérêts. Le fait qu’une relative « nouvelle classe politique » comme celle que représente Macron, rompant avec les parcours classiques des politiciens professionnels et pour parti issu de la fameuse « société civile » – ou plus précisément des sphères dirigeantes de l’entreprise et de la bourgeoisie – ne change strictement rien au problème. L’État et les partis politiques qui gravitent autour et qui tentent de capter et d’assujettir nos espoirs d’émancipation avec leurs promesses parlementaristes ne pourront jamais être des alliés dans notre lutte pour une société plus juste et égalitaire.

En tant qu’anarchiste, il nous appartient de rappeler qu’il n’y a rien à attendre de l’État – si ce n’est, pour le moment, de le contraindre à sauvegarder voire développer, nos droits et nos services publics -, que les lois qu’ils fixent, tout en étant le plus souvent au bénéfice des puissants, suivent des règles d’application à géométrie variable selon la place que l’on occupe dans le système de domination politique, économique et social. Le personnage de Benalla est à l’image du pouvoir macronien et plus généralement de la classe politique : autoritaire, cynique et peu scrupuleux. C’est pourquoi, il est urgent de pas succomber aux sirènes du parlementarisme activée par l’opposition d’aujourd’hui, qui sera classe dirigeante et autoritaire demain, et d’investir nos énergies et nos espoirs uniquement dans nos structures de classe et ce surtout alors que le gouvernement ne semble pas apaisé dans sa frénésie libérale et nous prépare, pour les temps à venir, encore plus de lois libérales et anti-sociales, notamment celle visant la réforme des régimes de retraite.

Groupe anarchiste Salvador-Seguí
Publié le par Groupe anarchiste Salvador-Seguí